Un an après une contestation réprimée dans le sang, un deuil sous chape de plomb en Tanzanie
Il y a un an tout juste, des élections en Tanzanie nourrissaient une contestation matée dans le sang. 365 jours plus tard, beaucoup restent traumatisés par ces violences et les voix critiques tremblent d'être enlevées, arrêtées arbitrairement ou accusées de trahison ou de terrorisme.
Le pays d'Afrique de l'Est avait sombré dans plusieurs journées de violences le 29 octobre 2025, jour de scrutins présidentiel et législatifs, jugés frauduleux par des observateurs internationaux. La présidente Samia Suluhu Hassan avait remporté 98 % des suffrages d'un vote auquel les principales figures de l'opposition avaient été empêchées de participer.
La contestation populaire avait été violemment réprimée. Des milliers de personnes, parfois complètement étrangères aux protestations, avaient été tuées, selon des défenseurs des droits humains. Une commission d'enquête nommée par le gouvernement, jugée partiale par l'opposition, a pour sa part dénombré 518 morts.
"Je n'oublierai jamais la vue de quelqu'un abattu juste devant moi", se souvient, le visage fermé, Asma Mohamed. "Il était debout quand une voiture est arrivée, avec quatre personnes à l'intérieur. Je lui ai dit de courir, mais alors qu'il tentait de s'enfuir, une balle l'a touché au cou et il est mort."
Dar es Salaam, où l'AFP a rencontré cette jeune femme de 22 ans, semble mise sous chape de plomb jeudi. Une importante présence policière est observée dans les rues de la capitale économique tanzanienne et les forces de l'ordre ont averti que toute mobilisation serait considérée comme "criminelle".
"La Tanzanie est devenue un pays dictatorial(...) Les enlèvements, les meurtres et les viols sont monnaie courante", a déploré jeudi sur X Brenda Rupia Jonas, la porte-parole de Chadema, le principal parti d'opposition tanzanien. "Le sang des Tanzaniens ne sera jamais versé en vain", a-t-elle aussi prévenu.
Chadema a annoncé sept jours de deuil pour commémorer "une page sombre de l'histoire de notre pays".
- "Sous tension" -
L'Église catholique a de son côté organisé des messes à travers la Tanzanie en mémoire des victimes.
Mais dans un pays où les gens "sont arrêtés pour avoir liké un post", selon un défenseur des droits humains est-africain, la parole ne paraît pas vraiment libre quand les fidèles se confient à l'AFP.
"Nous devons apprendre que le dialogue et les négociations valent mieux que le recours à une force massive", se contente de dire à l'AFP Noela Kigosi depuis la cathédrale Saint-Joseph de Dar es Salaam, où des croyants, parmi lesquels des proches de victimes, ont prié et allumé des cierges pour les morts.
La Tanzanie est "sous tension", soulignent plusieurs observateurs à l'AFP, et les arrestations arbitraires se multiplient.
"Le pays n'est pas seulement en deuil, il est aussi plongé dans la terreur. Nous vivons dans la paranoïa", pointe Tito Magoti, avocat et défenseur des droits humains.
Dimanche dernier, un responsable de Chadema, Twaha Mwaipaya, a été enlevé au Kenya voisin et reste introuvable. Un autre cadre de cette formation, John Pambalu, avait été quelques jours plus tôt inculpé de trahison, un crime passible de la peine de mort.
Un autre point de tension est le procès pour trahison visant le chef de l'opposition Tundu Lissu, dont le verdict est attendu le 6 novembre.
- "Réduire au silence" -
Tundu Lissu avait été arrêté en avril 2025 après avoir déclaré que son parti Chadema entendait "bloquer les élections" d'octobre dernier "par la confrontation" faute d'importantes réformes électorales.
Au final, ces réformes ne sont pas advenues et Chadema n'a pas participé au vote.
"Ils cherchent à réduire au silence toutes les voix critiques et les figures de l'opposition, afin de s'assurer qu'il ne se passe rien de significatif autour de ces deux événements", explique Fulgence Masawe, directeur du plaidoyer du Centre légal et de droits humains, une ONG tanzanienne.
Son organisation représente, dit-il, 56 personnes poursuivies pour des faits liés au "terrorisme".
Un chef d'accusation utilisé pour "faire taire les critiques et instaurer la peur", estime Amnesty International, qui déplore qu'aucun responsable des violences, côté gouvernement ou forces de l'ordre, n'ait été traduit en justice.
Les avancées d'une commission d'enquête mise en place par le gouvernement, chargée d'enquêter sur les violences électorales, ont été limitées. Ses critiques estiment que son seul objectif était de redorer l'image du gouvernement.
"Commémorer, c'est reconnaître ce qui s'est passé et reconnaître le nombre de personnes ayant perdu la vie. Or comment peut-on commémorer alors que des enlèvements continuent d'avoir lieu ?", s'interroge Anna Bwana, directrice de l'organisation de défense de la société civile Twaweza East Africa.
Alors que des ONG ont dénoncé le recours par les autorités à des fosses communes pour dissimuler l'ampleur du bain de sang, de nombreuses familles, un an après les faits, "n'ont toujours pas pu enterrer leurs proches", soupire-t-elle.
(P.Mbatha--TPT)